## Les Jacquemus qui durent
Les Jacquemus qui durent
Simon Porte Jacquemus n'a jamais vendu de l'utilitaire. Il vend du désir, de l'humeur, du soleil en cuir. Ce qui rend intéressant le fait que certaines de ses chaussures tiennent vraiment la route. Pas toutes — le portefeuille de la maison penche vers l'expérimental, vers les silhouettes qui photographient mieux qu'elles ne marchent — mais trois modèles sortent du lot pour leur construction réelle et leur capacité à vieillir avec grâce plutôt qu'en catastrophe.
Ce qui suit n'est pas une liste de souhaits. C'est un compte-rendu de trois paires portées sur dix-huit mois minimum, testées dans des contextes urbains normaux : pavés milanais, escaliers de métro, trajets quotidiens où on ne pense plus à ses pieds. Les critères sont simples. Le cuir doit se patiner sans se déchirer. La semelle doit garder son adhérence. La structure interne — là où la plupart des chaussures contemporaines échouent — doit tenir sans s'affaisser au bout de six mois. Jacquemus produit en Italie et au Portugal selon les modèles, et ça se sent dans les finitions quand on sait où regarder.
Ce qui compte ici, c'est la longévité réelle. Pas l'idée de la longévité.
Les Bambino
Les Bambino — ces mules plates à bout carré, lancées en 2020 — sont devenues le cheval de bataille inattendu du catalogue Jacquemus. La silhouette est simple : un upper en cuir lisse qui couvre les orteils et s'arrête net au milieu du pied, une semelle en cuir avec un léger talon plat, pas de fermeture. Rien de révolutionnaire. Ce qui fonctionne, c'est l'équilibre du poids et la qualité du cuir de doublure.
Portées sur dix-huit mois, cinq jours par semaine en rotation avec deux autres paires, mes Bambino noires ont développé une patine mate sur le dessus et un léger pli horizontal là où le pied se courbe en marchant. La semelle en cuir s'est usée de manière prévisible — talon d'abord, puis l'avant — mais reste réparable chez n'importe quel cordonnier compétent. Le point faible potentiel, c'est la doublure : si vous transpirez beaucoup ou si vous les portez pieds nus systématiquement, elle commence à se rider au bout de huit mois. Solution : des demi-socquettes invisibles. Basique, mais efficace.
La construction est collée et cousue, pas juste collée. On le voit en retournant la chaussure : une couture court le long du bord intérieur de la semelle. Ça veut dire que si la colle lâche, la chaussure ne s'ouvre pas en deux. Jacquemus produit ces mules au Portugal, et le montage est propre — pas de débordement de colle, pas de coutures qui tirent.
Prix : 450 €. Durée de vie estimée avec un ressemelage : quatre ans minimum.
Les Rond Carré 90
Les Rond Carré 90 sont les bottines à talon droit de la maison, sorties en 2021 et reprises chaque automne depuis. Talon de neuf centimètres, bout carré légèrement évasé, fermeture éclair latérale invisible. Le nom fait référence à la tension entre la rondeur du talon et l'angle du bout — un détail qui ne saute pas aux yeux mais qui équilibre visuellement la chaussure.
Ce qui m'intéresse ici, c'est la tenue du talon. La plupart des talons droits contemporains sont soit en bois recouvert, soit en ABS moulé. Jacquemus utilise du bois recouvert de cuir, ce qui donne un talon plus lourd mais plus stable. Après deux hivers, le cuir du talon montre des éraflures — inévitable sur du bois recouvert — mais la structure interne n'a pas bougé. Pas de basculement, pas de claquement en marchant.
Le cuir de la tige est un veau lisse italien, probablement de Toscane vu la finition. Il se raye facilement — c'est un cuir à grain fin, pas un cuir grainé robuste — mais il se polit aussi facilement. Une semaine après une éraflure, un coup de chiffon avec un peu de crème neutre et la marque disparaît presque entièrement. Le zip latéral est un YKK, ce qui est rassurant : c'est réparable partout, pas besoin de retourner la pièce à la maison.
Point de vigilance : la semelle en cuir est fine. Sur chaussée mouillée, l'adhérence est limite les trois premiers mois, puis elle s'améliore paradoxalement quand le cuir commence à s'user et à devenir légèrement rugueux. Si vous vivez dans une ville pluvieuse, envisagez un demi-patin en caoutchouc dès l'achat.
Prix : 690 €. Ressemelage nécessaire au bout de dix-huit mois environ, puis tous les deux ans.
Les Baskets Cubisto
Les Cubisto sont les baskets basses en cuir blanc de Jacquemus, lancées discrètement en 2022 sans le battage médiatique des Bambino. Silhouette épurée, semelle en caoutchouc légèrement plateforme, lacets plats en coton. Elles ressemblent à une Common Projects vue de loin, mais la construction est différente : le cuir est plus épais, la semelle plus souple, et l'intérieur est doublé en cuir suédé plutôt qu'en cuir lisse.
Portées pendant un an, trois à quatre fois par semaine, mes Cubisto blanches ont jauni légèrement sur les bords de la semelle — normal pour du caoutchouc blanc — et développé des plis horizontaux sur le dessus du pied. Le cuir ne s'est pas craquelé. C'est le test décisif pour une basket en cuir : est-ce que les plis deviennent des fissures après six mois ? Ici, non. Le cuir reste souple, les plis restent des plis.
La semelle en caoutchouc vulcanisé est collée et cousue à la tige, ce qui est rare sur une basket à ce prix. La plupart des marques contemporaines se contentent de coller. Ici, une couture court tout autour de la basket, juste au-dessus de la semelle. Résultat : même après un an, pas de décollement, pas de début de séparation entre la semelle et le cuir.
Le point faible, c'est la propreté. Le cuir blanc se salit vite, et le grain fin montre chaque éraflure. Mais il se nettoie aussi facilement : un chiffon humide avec un peu de savon de Marseille, et la plupart des marques partent. Pour les taches tenaces, une gomme blanche type gomme d'architecte fait le travail sans abîmer le cuir.
Prix : 490 €. Durée de vie estimée : trois ans avant que la semelle ne nécessite un remplacement, difficile à faire sur une basket vulcanisée — à ce stade, c'est probablement la fin de vie de la chaussure.
Entretien et longévité
Trois gestes suffisent pour prolonger la vie de ces chaussures. Un : laissez-les respirer entre deux ports. Le cuir a besoin de vingt-quatre heures pour évacuer l'humidité absorbée. Deux : utilisez des embauchoirs en bois, même basiques. Ça maintient la forme et évite les plis profonds qui deviennent des points de rupture. Trois : crème neutre tous les deux mois pour les cuirs lisses, brosse en crêpe pour les cuirs suédés si Jacquemus en sort.
Les Jacquemus qui tiennent ne sont pas les pièces spectaculaires. Ce sont les silhouettes discrètes, construites en Italie ou au Portugal avec des standards de montage sérieux. Elles ne vieillissent pas en icônes — elles vieillissent en objets quotidiens qui fonctionnent. C'est moins photogénique, mais infiniment plus utile.

