Loewe fait des chaussures depuis 1846, mais on n'en parle vraiment que depuis une dizaine d'années
Loewe fait des chaussures depuis 1846, mais on n'en parle vraiment que depuis une dizaine d'années. C'est Jonathan Anderson qui a mis l'atelier de cordonnerie au centre, en ramenant des formes qu'on ne voyait plus — derbies à bout carré, mocassins qui débordent du pied, boots qui ressemblent à des sabots en cuir lisse. Le résultat ne cherche pas à plaire à tout le monde. Il y a une raideur dans les premières semaines, un temps d'adaptation qui décourage les gens habitués au confort immédiat. Mais les trois modèles testés ici — portés régulièrement sur six mois minimum, parfois plus d'un an — ont tous franchi ce cap. Ils se sont assouplis sans s'affaisser. Les semelles en cuir ont pris une patine honnête. Les coutures n'ont pas lâché.
Ce qui suit n'est pas un manifeste pour la lenteur ou l'artisanat. C'est un compte-rendu factuel de trois paires qui ont tenu, portées dans des conditions normales — pavé londonien, escaliers de métro, pluie occasionnelle. Aucune ne coûte moins de 600 €. Aucune ne prétend durer vingt ans. Mais elles font ce qu'on attend d'une chaussure bien construite : elles vieillissent sans se dégrader.
Flow Runner
La sneaker la plus sobre du catalogue. Cuir lisse grain pleine fleur, semelle en caoutchouc moulé, pas de mesh, pas de logo visible sauf un petit anagramme estampé sur le talon. Elle pèse plus lourd qu'une Common Projects, moins qu'une Margiela Replica. La construction est collée-cousue, ce qui signifie qu'on ne peut pas la ressemeler facilement, mais la semelle elle-même est épaisse — 12 mm sous la plante du pied — et ne montre aucun signe d'usure après dix mois de port régulier.
Le cuir est traité avec une finition semi-aniline. Il marque. Un coup d'ongle laisse une trace. Une éraflure contre un coin de table reste visible. Certains y verront un défaut. C'est en réalité la preuve que le cuir n'est pas enduit de polyuréthane. Il respire, il se patine, il développe des plis au niveau du cou-de-pied qui deviennent des lignes de caractère après quelques semaines. On peut les atténuer avec un cirage neutre, mais il est plus honnête de les laisser.
La forme est légèrement allongée, le bout arrondi sans être bulbeux. Elle fonctionne sous un pantalon droit ou un chino ample, moins bien sous un jean slim. Le contrefort du talon est rigide — trop rigide les quinze premiers jours — puis se moule à l'arrière du pied sans s'écraser. Pas de semelle intérieure amovible. Pas de rembourrage superflu. Juste du cuir, du caoutchouc, et une conception qui mise sur la durée plutôt que sur le confort immédiat.
Prix : 590 €. Disponible en blanc cassé, noir, et une version bicolore qui ne vieillit pas aussi bien.
Derby en cuir lisse
Le modèle qui a remis Loewe dans la conversation des souliers habillés. Bout carré, non pas agressivement géométrique comme une Prada des années 2000, mais carré quand même — assez pour dérouter les puristes du Goodyear welted. La semelle est en cuir, cousue Blake, ce qui donne une silhouette plus fine qu'une construction norvégienne mais limite les options de réparation. On peut la ressemeler une fois, peut-être deux si on trouve un cordonnier patient.
Le cuir vient de la tannerie Weinheimer en Allemagne. Box calf, finition lisse, 1,2 mm d'épaisseur. Il ne se froisse pas comme un veau velours, il se plie net. Les plis deviennent des cassures après six mois, surtout si vous marchez beaucoup. Un coup de crème rénovatrice les atténue sans les effacer. C'est le compromis d'un cuir qui n'a pas été gonflé aux huiles.
La doublure est en cuir de chèvre. Elle absorbe l'humidité mieux que la plupart des doublures synthétiques, ce qui compte si vous portez la chaussure plus de huit heures d'affilée. Pas d'embauchoir fourni, mais vous en aurez besoin — sans eux, le contrefort s'affaisse en trois mois.
Portées régulièrement pendant un an. Ressemblées une fois après neuf mois. Deux œillets renforcés ont lâché, remplacés par un cordonnier à Shoreditch pour 18 £. Le reste tient. La cambrure n'a pas cédé. La semelle montre une usure normale au niveau du talon, rien d'alarmant. Elles restent portables, confortables même, et n'ont pas l'air d'avoir été maltraitées.
Prix : 750 €. Existe en noir et en marron foncé. Évitez le tan — il montre chaque éraflure.
Chelsea boot
La moins évidente des trois. Loewe fait une Chelsea qui ressemble à une bottine de chantier adoucie. Bout légèrement bulbeux, élastiques larges, semelle en crêpe de 15 mm. Elle pèse 480 grammes par pied, ce qui est lourd pour une Chelsea mais justifié par la construction.
Tige en veau velours, tannage végétal, provenance italienne. Le velours n'est pas traité contre l'eau. Il absorbe la pluie, il tache, il fonce par endroits. Après six mois, les deux boots n'ont plus exactement la même couleur. L'une a pris plus de pluie que l'autre. Ce n'est pas un défaut, c'est une conséquence. Si vous voulez un velours stable, prenez une Crockett & Jones traitée au silicone.
La semelle en crêpe est collée, pas cousue. On ne peut pas la remplacer. Mais le crêpe dure — celui-ci montre une compression au talon après treize mois, rien de plus. Il offre une adhérence correcte sur sol mouillé, meilleure qu'un cuir lisse, moins bonne qu'un Vibram cranté.
Le vrai test d'une Chelsea, c'est l'élastique. Celui de Loewe est tissé en Italie, doublé de cuir à l'intérieur. Après un an, il a perdu environ 10 % de sa tension. La boot tient toujours au pied, mais elle ne serre plus autant. Un cordonnier peut remplacer l'élastique pour 40 £ environ. Ou vous acceptez qu'elle se porte un peu plus lâche.
Prix : 890 €. Un investissement pour une boot qu'on ne peut pas ressemeler. Mais elle reste fonctionnelle après un an de port intensif, et le velours a pris une patine que vous ne trouverez jamais sur une boot neuve.
Entretien et durée de vie réelle
Loewe ne fournit pas d'embauchoirs. Achetez-en. Des modèles en cèdre non verni, qui absorbent l'humidité sans transférer de vernis sur la doublure. Insérez-les dès que vous retirez la chaussure, avant que le cuir ne refroidisse.
Pour le cuir lisse : brossage à sec après chaque port, crème rénovatrice tous les quinze jours si vous portez la paire régulièrement. Pas de cirage miroir — la finition semi-aniline ne le supporte pas. Pour le velours : brosse crêpe, jamais d'eau, acceptez les taches.
Les semelles en cuir glissent sur sol mouillé. Certains cordonniers posent des patins en caoutchouc au niveau du talon et de l'avant-pied. Cela rallonge la durée de vie de la semelle et améliore l'adhérence. Comptez 25 à 40 £ pour la pose.
Aucune de ces trois paires ne durera vingt ans. Mais elles franchiront les trois ans sans problème majeur, à condition de les alterner et de ne pas les porter sous la pluie battante. Ce n'est pas de la cordonnerie Northampton. C'est de la chaussure contemporaine bien faite, construite pour vieillir honnêtement.