## La maison qui refuse de grandir
La maison qui refuse de grandir
Il y a un atelier au troisième étage d'un immeuble de la rue Charlot, dans le Marais, où les patrons sont épinglés directement sur le mur. Pas de table de coupe. Pas de mannequins alignés. Juste deux fondateurs, Zuzanna Skalska et Waclaw Nowak, qui travaillent le même morceau de toile pendant trois jours avant de décider qu'il ne leur plaît pas. C'est comme ça depuis 2016. Ça n'a pas beaucoup changé.
ZUZWA ne fait pas de défilés. La maison ne fait pas de lookbooks non plus, pas au sens où on l'entend ailleurs. Ce qu'elle fait, c'est une vingtaine de pièces par saison, toutes coupées dans le même atelier, toutes vendues par rendez-vous ou dans trois boutiques à Paris, Tokyo et Los Angeles. Skalska et Nowak se connaissent depuis l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Ils ont monté ZUZWA deux ans après avoir quitté la Pologne, sans capital, sans investisseurs, sans plan de croissance sur cinq ans.
Ce qui reste aujourd'hui, c'est une maison qui fonctionne comme une boutique de tailleur du dix-neuvième siècle, sauf qu'elle habille des femmes qui travaillent dans la tech et des architectes qui ne veulent pas ressembler à des architectes.
Formation et rupture
Skalska a étudié la peinture. Nowak, la sculpture. Ni l'un ni l'autre n'a de formation en coupe. Ils ont appris en démontant des vêtements vintage achetés aux Puces de Saint-Ouen, en décousant les coutures pour comprendre comment une manche s'insère dans une emmanchure sans froncer. Leur première collection, présentée dans un appartement emprunté près de la Bastille, comprenait six vestes et deux pantalons. Tout était en lin lourd, teint à la main dans une baignoire.
La presse a ignoré cette première saison. La deuxième aussi. Ce n'est qu'en 2018, lorsque System a publié une photo de Skalska portant une de leurs vestes — une construction asymétrique avec une poche plaquée qui descendait jusqu'à mi-cuisse — que les commandes ont commencé à arriver. Pas beaucoup. Une dizaine par mois. Mais suffisamment pour qu'ils arrêtent de travailler à mi-temps dans un café de la rue de Turenne.
Leur approche n'a jamais été conceptuelle. Nowak dit qu'ils dessinent rarement. Ils drapent directement sur le corps, ajustent, coupent, recousent. Une veste peut passer par sept versions avant qu'ils ne la montrent à quelqu'un. Ça prend du temps. Ça coûte cher. Ils ne cherchent pas à accélérer le processus.
Ce qui ne change pas
ZUZWA travaille avec quatre matières : un lin belge de 280 g/m², un coton sergé japonais, une laine peignée de 11 oz et un cuir grainé végétal tanné à Igualada. Pas de synthétiques. Pas de mélanges techniques. Les couleurs sont limitées à une palette de six teintes par an, toutes obtenues par teinture réactive, ce qui signifie qu'elles virent légèrement après six mois de port. C'est voulu.
La signature de la maison, si on peut parler de signature, c'est une construction qui évite la symétrie sans tomber dans la déconstruction. Une veste ZUZWA a deux boutons, mais ils ne sont jamais alignés verticalement. Les poches sont fonctionnelles, souvent surdimensionnées, toujours placées là où on voudrait naturellement glisser une main. Les pantalons ont une taille haute, une jambe droite, et tombent juste au-dessus de la cheville. Pas de pinces. Pas de revers.
Ce qui frappe, c'est l'absence de détails superflus. Pas de surpiqûres décoratives, pas de fermetures éclair apparentes, pas de logos. Les coutures sont rabattues, les ourlets roulés à la main. Chaque pièce porte une étiquette en coton avec le prénom de la personne qui l'a cousue. Il y en a trois : Marta, Joanna, et parfois Nowak lui-même.
Le modèle qui ne scale pas
En 2021, une maison de luxe parisienne — on ne dira pas laquelle — a approché ZUZWA pour une collaboration capsule. L'offre était généreuse. Skalska et Nowak ont refusé. Ils ont expliqué, dans une interview pour Vestoj, qu'ils ne voyaient pas comment produire cent cinquante vestes en six semaines tout en maintenant leur méthode de travail. La maison de luxe est revenue avec une proposition révisée : ZUZWA fournirait les patrons, l'autre maison se chargerait de la production. Nouveau refus.
Ce n'est pas de l'idéalisme. C'est du calcul. ZUZWA fonctionne avec une marge brute de 60%, ce qui est correct pour une maison de cette taille, mais seulement parce qu'ils ne paient pas de showroom, ne font pas de publicité, et ne soldent jamais. Leurs clientes reviennent. Elles achètent une veste, puis un pantalon six mois plus tard, puis une autre veste l'année suivante. Le panier moyen est de 1 400 €, et le taux de retour est inférieur à 2%.
Ils pourraient grandir. Ils ne veulent pas. Ou plutôt, ils ne veulent pas grandir de la manière dont on attend qu'une marque grandisse. Pas de levée de fonds, pas de directeur commercial, pas de stratégie omnicanal. Skalska a dit, lors d'une table ronde à la Central Saint Martins en 2022, qu'elle préférait fermer ZUZWA plutôt que de perdre le contrôle sur la coupe.
Ce qui vient
L'atelier de la rue Charlot est trop petit. Ils cherchent un nouveau lieu depuis un an, quelque chose avec plus de lumière naturelle et un plafond assez haut pour installer une vraie table de coupe. Ils aimeraient embaucher une quatrième couturière, peut-être une cinquième. Pas plus.
La prochaine collection, prévue pour septembre, introduit une nouveauté : une robe. C'est la première fois que ZUZWA sort de son registre habituel de vestes, pantalons et chemises. Skalska a passé quatre mois sur le patron. La robe a une encolure bateau, une taille empire, et tombe droit jusqu'aux genoux. Elle est coupée dans le même lin belge que leurs vestes, doublée en coton batiste. Elle coûtera 890 €. Ils en feront quinze exemplaires.
Il n'y a pas de plan de croissance. Pas de projection sur trois ans. ZUZWA continue comme ZUZWA a toujours continué : lentement, avec attention, en refusant tout ce qui ressemble à une concession. C'est une manière fragile de faire une maison. C'est aussi, pour l'instant, la seule manière qui leur semble honnête.
Skalska et Nowak sont toujours au troisième étage de la rue Charlot. Les patrons sont toujours épinglés au mur. Ils travaillent toujours le même morceau de toile pendant trois jours. Rien n'a vraiment changé. C'est peut-être le point.





