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## Le tailleur qui ne voulait pas tailler

Marcus Wright··5 min
## Le tailleur qui ne voulait pas tailler

Le tailleur qui ne voulait pas tailler

Jonny Johansson ajuste une manche dans l'atelier de Stockholm, puis recule de trois pas. Il ne dit rien pendant quinze secondes. Ce n'est pas de l'hésitation — c'est une méthode. Le silence fait partie du processus chez Acne Studios, comme le denim brut ou les pulls surdimensionnés qui ont construit la réputation de la maison depuis 1996.

Il n'y a pas eu de formation classique. Pas de Central Saint Martins, pas d'apprentissage chez un grand nom parisien. Johansson a étudié à l'université de Stockholm, mais pas la mode — les médias et les communications. Quand il a cofondé Acne Studios à vingt-cinq ans avec trois amis, l'idée n'était pas de devenir directeur artistique. C'était de faire cent paires de jeans en denim japonais, avec une couture rouge sur la poche arrière, et de les donner à des amis. Le reste est venu par accident, ou par obstination.

Le premier virage n'était pas stylistique. C'était structurel. En 2006, Acne Studios a vendu sa branche publicitaire pour se concentrer uniquement sur les vêtements. Johansson est passé de créatif multitâche à directeur artistique à plein temps. Pas de fanfare, pas de communiqué de presse grandiloquent. Juste une décision prise dans une salle de réunion suédoise, probablement sans café.

Ce qui a suivi ressemblait moins à une ascension qu'à une construction méthodique. Les collections des années 2000 étaient brutes, presque brutales dans leur refus de flatter. Des vestes qui tombaient droit, des pantalons taille haute avant que ce soit un réflexe Instagram, des couleurs qui semblaient choisies pour leur capacité à vieillir plutôt qu'à séduire. Le rose poudré d'Acne Studios n'a jamais été doux. Il était crayeux, presque cimenté.

La signature qui n'en est pas une

Demandez à dix personnes ce qui définit Acne Studios, vous obtiendrez dix réponses différentes. Le denim, évidemment. Les écharpes en laine surdimensionnées qui ont inondé les rues de Copenhague et Berlin au début des années 2010. Les sneakers Adriana, avec leur bout carré qui divisait les forums en deux camps. Le cuir, traité comme un textile quotidien plutôt qu'un statement.

Mais Johansson refuse l'idée d'une signature figée. Dans une interview pour System en 2019, il a parlé de "ne jamais vouloir que les gens sachent exactement ce qui va arriver". Ce n'est pas de la coquetterie. C'est une position défensive contre la prévisibilité, cette maladie qui tue les maisons au bout de quinze ans.

La collection automne-hiver 2016 illustre cette tension. Présentée à Paris — Acne Studios avait quitté Stockholm pour la Fashion Week parisienne en 2014 — elle mélangeait des trenchs XXL en gabardine avec des mailles côtelées moulantes et des boots à plateforme qui semblaient sorties d'un vestiaire de théâtre soviétique. Rien ne se parlait, sauf que tout se parlait. La presse a utilisé le mot "éclectique". Johansson a probablement haussé les épaules.

Ce qui reste constant, c'est une approche du vêtement comme objet fonctionnel avant d'être désirable. Les poches sont vraies. Les fermetures éclair glissent sans accrocher. Les doublures sont en cupro, pas en polyester bon marché. Quand Acne Studios fait un costume — rarement, et toujours avec une certaine réticence — la toile est là, même si personne ne la verra.

Le studio comme anti-atelier

L'atelier de Stockholm ne ressemble pas à un atelier. Pas de mannequins alignés, pas de rouleaux de tissu empilés jusqu'au plafond. L'espace est blanc, presque clinique, avec des tables en contreplaqué et des chaises Alvar Aalto. Johansson travaille debout, souvent avec un carnet plutôt qu'un ordinateur. Les croquis sont sommaires — des lignes, des proportions, jamais de détails ornementaux.

L'équipe est petite. Pas de département de trente personnes pour le prêt-à-porter féminin et vingt pour l'homme. Acne Studios fonctionne avec une dizaine de personnes qui touchent à tout, du dessin à la coupe en passant par le choix des boutons. Cette échelle permet des virages rapides. Une veste peut être redessinée deux semaines avant le défilé si Johansson décide que l'épaule ne tombe pas correctement.

Cette méthode a des limites. Acne Studios ne sort pas de haute joaillerie, ne fait pas de sacs à 5 000 €, ne collabore pas avec des artistes célèbres tous les six mois. La croissance est lente. En 2024, la maison compte environ 70 boutiques dans le monde — un chiffre modeste comparé aux empires scandinaves comme COS ou & Other Stories, qui appartiennent d'ailleurs au groupe H&M.

Mais Johansson ne semble pas pressé. Dans une conversation avec AnOther en 2021, il a mentionné que l'objectif n'était pas de devenir "la prochaine grande chose", mais de "continuer à faire ce qui a du sens". Phrase creuse en apparence, mais cohérente avec vingt-huit ans de refus d'accélérer.

Ce qui arrive maintenant

Acne Studios appartient désormais à Lanvin Group depuis 2021, après avoir été racheté au fonds d'investissement IDG. Johansson est resté directeur artistique, avec un contrôle créatif apparemment intact. Les collections n'ont pas changé de ton. Pas de virage vers le logomania, pas de capsule streetwear pour plaire à un public plus jeune.

La collection printemps-été 2025, présentée en septembre dernier, jouait avec des proportions exagérées — des chemises aux manches ballon, des pantalons plissés qui touchaient le sol, des vestes en denim délavé portées sur des robes en soie froissée. Rien de révolutionnaire, mais rien de paresseux non plus. Le genre de vêtements qui demandent un effort pour être portés correctement, ce qui est peut-être le point.

Johansson a maintenant cinquante-trois ans. Il dirige Acne Studios depuis presque trois décennies, ce qui en fait l'un des directeurs artistiques les plus stables de l'industrie. Pas de départ fracassant, pas de rumeurs de burn-out, pas de sabbatique mystérieuse. Juste un homme qui continue à faire des vêtements dans une ville où il neige six mois par an.

La question n'est pas de savoir s'il va partir, mais ce qu'Acne Studios devient quand il le fera. Contrairement à Margiela ou Helmut Lang, la maison n'a jamais été construite autour d'un concept radical qui pourrait survivre à son créateur. Elle est construite autour d'un goût, d'une sensibilité, d'une manière de regarder un tissu et de décider qu'il doit être coupé droit plutôt qu'en biais.

Pour l'instant, Johansson ajuste encore des manches dans l'atelier de Stockholm. Il recule de trois pas. Il ne dit rien. Et quelque part, un jean en denim japonais avec une couture rouge vieillit exactement comme prévu.

## Le tailleur qui ne voulait pas tailler