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## L'homme derrière le rideau

Marcus Wright··5 min

L'homme derrière le rideau

Matthew Williams se tient au centre de l'atelier parisien de Givenchy, les bras croisés, regard posé sur une veste en construction. Le toile pend du mannequin comme une seconde peau inachevée. Il ne dit rien pendant trente secondes. L'équipe attend. Puis il pointe la ligne d'épaule — trop douce, pas assez architecturale — et la séance reprend.

C'est ainsi depuis juin 2020. Williams, Californien de quarante-trois ans formé non pas aux Beaux-Arts mais dans les ateliers streetwear de Los Angeles, dirige aujourd'hui l'une des maisons les plus emblématiques du luxe français. Le contraste ne lui échappe pas. Il l'assume.

Détour par Chicago

Williams n'a pas grandi dans la mode. Il a grandi à Pismo Beach, petite ville côtière entre Los Angeles et San Francisco, avant de déménager à Chicago pour étudier la sculpture. Pas le textile. Pas la coupe. La sculpture. Cette formation explique beaucoup : son approche du volume, sa manière de traiter un vêtement comme un objet tridimensionnel plutôt qu'un dessin appliqué sur un corps.

À vingt ans, il abandonne les études et retourne en Californie. Il commence à imprimer des t-shirts pour des groupes locaux, puis pour Lady Gaga — à l'époque où elle s'appelle encore Stefani Germanotta et joue dans des bars du Lower East Side. Le lien se noue. Quand elle explose, Williams devient directeur créatif de son univers visuel. C'est là qu'il apprend le rythme de la célébrité, la logistique des tournées, la nécessité de produire vite sans sacrifier la cohérence.

En 2011, il fonde Alyx, sa propre marque. Le nom vient de sa fille aînée. L'esthétique vient d'ailleurs : hardware industriel, boucles de ceinture inspirées des harnais de sécurité, nylon technique, fermetures éclair surdimensionnées. Alyx ne ressemble à rien de ce qui se fait alors à Paris. C'est précisément ce qui attire l'attention.

Le virage

Quand Givenchy annonce le départ de Clare Waight Keller en avril 2020, le nom de Williams circule immédiatement. Certains observateurs doutent. Un designer streetwear, sans formation classique, sans expérience de la haute couture, à la tête d'une maison fondée par Hubert de Givenchy en 1952 ? Le pari semble risqué.

Bernard Arnault ne voit pas les choses ainsi. Il voit un homme capable de parler à deux générations simultanément : celle qui se souvient d'Audrey Hepburn en robe noire, et celle qui achète des sneakers à mille euros sur StockX. Il voit aussi quelqu'un qui comprend la fabrication — pas seulement le dessin, mais la mécanique du vêtement, la manière dont une fermeture éclair modifie l'équilibre d'une veste.

Williams accepte le poste en juin. Deux mois plus tard, il présente sa première collection pour Givenchy. Pas de défilé — la pandémie interdit les rassemblements — mais un lookbook tourné dans les ateliers de la maison. Les silhouettes mélangent tailoring strict et détails utilitaires : poches cargo sur des pantalons de costume, chaînes en métal sur des trenchs en gabardine, épaulettes prononcées qui rappellent autant les années quatre-vingt que l'armure contemporaine.

La réception est mitigée. Certains critiques applaudissent la modernisation. D'autres regrettent la disparition d'une certaine élégance française. Williams ne répond pas directement. Il continue.

Signature

Trois ans plus tard, la vision s'est clarifiée. Williams ne cherche pas à imiter Hubert de Givenchy. Il cherche à prolonger une conversation interrompue. La maison a toujours oscillé entre rigueur et transgression : les robes structurées des années cinquante, les collections audacieuses de Riccardo Tisci dans les années deux mille. Williams s'inscrit dans cette lignée, mais avec son propre vocabulaire.

Ses collections pour Givenchy reposent sur trois piliers. D'abord, le tailoring. Williams respecte la coupe française — épaules nettes, taille marquée, longueur précise — mais y injecte des matériaux inattendus : nylon ripstop, cuir perforé, mesh technique. Une veste de costume peut fermer avec des boucles de parachute plutôt que des boutons. Un trench peut intégrer des panneaux réfléchissants. L'effet reste sobre, jamais criard.

Ensuite, le hardware. Les fermetures éclair, boucles, chaînes et œillets qu'il a développés pour Alyx migrent vers Givenchy, mais avec plus de retenue. Ils ne dominent plus le vêtement ; ils l'accentuent. Une robe du soir noire peut porter une seule boucle métallique à la taille, suffisante pour ancrer la silhouette sans la surcharger.

Enfin, la couleur. Williams privilégie les neutres — noir, blanc, gris, beige — avec des éclats de rouge ou de bleu électrique. Pas de dégradés, pas de motifs complexes. La palette rappelle celle d'un architecte plutôt que d'un peintre.

L'atelier et la rue

Ce qui distingue Williams de ses prédécesseurs, c'est peut-être son refus de choisir entre haute couture et streetwear. Il ne les oppose pas. Il les superpose. Une robe de cocktail peut partager la même ligne qu'un bomber technique. Un sac à main peut emprunter ses fixations à un sac à dos militaire. Cette porosité dérange certains puristes, mais elle correspond à la manière dont les gens s'habillent aujourd'hui — en mélangeant les registres, en juxtaposant le formel et le fonctionnel.

Williams passe autant de temps dans les ateliers de la rue de la Boétie qu'avec les fournisseurs italiens de hardware. Il teste les fermetures éclair lui-même, vérifie la résistance des chaînes, ajuste le poids des boucles. Cette obsession du détail technique n'est pas courante chez les directeurs artistiques de maisons de luxe, qui délèguent souvent ces aspects aux équipes de production. Williams ne délègue pas. Il contrôle.

Prochaine étape

Givenchy sous Williams n'a pas encore atteint l'équilibre parfait. Certaines collections semblent hésiter entre audace et prudence. Certaines pièces fonctionnent mieux en photo qu'en réalité. Mais la direction est claire. Williams construit un vestiaire pour une génération qui valorise autant la performance que l'apparence, qui veut des vêtements capables de traverser plusieurs contextes sans perdre leur cohérence.

Il parle peu dans les interviews. Quand il parle, il évite les grandes déclarations. Il préfère montrer. Sa prochaine collection homme, prévue pour janvier, promet une exploration plus poussée du tailoring technique — costumes en tissu stretch, doublures amovibles, poches intégrées pour appareils électroniques. Pas révolutionnaire, mais logique. C'est ainsi que Williams travaille : par accumulation, par ajustements successifs, sans rupture brutale.

Dans l'atelier parisien, la veste en construction a été modifiée. La ligne d'épaule est maintenant plus franche, plus définie. Williams hoche la tête. L'équipe passe à la pièce suivante. Le travail continue.

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