## Portrait : Jonny Johansson et l'économie du regard
Portrait : Jonny Johansson et l'économie du regard
On trouve Jonny Johansson dans l'atelier d'Acne Studios à Stockholm un jeudi de février, penché sur une veste en cuir traité à l'acide qui refuse de tomber correctement. Le col s'évase là où il devrait s'aplatir. Il ajuste l'épaule, recule de deux pas, fronce les sourcils. "Encore," dit-il au tailleur. Pas de drame, pas de monologue. Juste le geste répété jusqu'à ce que l'objet se comporte.
C'est cette économie du regard — le refus du spectacle, la préférence pour l'ajustement discret — qui a fait d'Acne Studios ce qu'elle est aujourd'hui : une maison suédoise qui exporte un certain minimalisme nordique sans jamais le revendiquer à voix haute. Johansson en est le directeur artistique depuis la création de la marque en 1996, un poste qu'il occupe avec une constance rare dans un secteur qui célèbre le changement de garde.
Formation : Stockholm, pas Paris
Johansson n'a pas suivi le parcours classique. Pas de Central Saint Martins, pas d'Antwerp Six dans son CV. Il étudie à l'université de Stockholm, se forme en design graphique et en publicité, et passe ses premières années professionnelles dans une agence créative. Acne — acronyme d'Ambition to Create Novel Expressions — commence comme un collectif, quatre amis qui produisent des jeans bruts distribués avec un t-shirt sérigraphié. Cent pièces. L'idée n'est pas de lancer une marque de mode mais de créer un objet, puis de voir ce qui se passe.
Ce qui se passe, c'est que les cent jeans disparaissent en quelques semaines. Johansson et ses associés comprennent qu'il y a un appétit pour une certaine forme de vêtement — ni streetwear ni couture, quelque chose entre les deux. Ils continuent. En 2006, Acne présente sa première collection complète à Paris. Le défilé est sobre, presque austère. Pas de récit mythologique, pas de manifeste imprimé dans le programme. Juste des vêtements qui assument leur construction.
Signature : le détail qui déraille
Si l'on devait résumer l'approche de Johansson en une phrase, ce serait celle-ci : prendre le classique et le faire trébucher. Pas violemment. Juste assez pour qu'on remarque. Un trench dont la ceinture est cousue en biais. Un pull en cachemire avec une couture apparente qui traverse l'épaule comme une cicatrice. Un jean dont la jambe est coupée deux centimètres trop court, puis ourlet brut.
Ce n'est pas de la déconstruction au sens où Margiela l'entendait dans les années 90. C'est plus subtil, plus discret. Johansson travaille avec des codes établis — le vestiaire masculin scandinave, le workwear américain, le tailleur européen — et introduit une anomalie. Une poche placée trop haut. Un bouton manquant. Un col qui refuse de s'aplatir.
L'effet est cumulatif. Vu de loin, un look Acne ressemble à ce qu'on pourrait porter tous les jours. De près, les détails se révèlent. Le cuir n'est pas lisse mais granuleux, traité avec un acide qui laisse des marques irrégulières. La doublure d'une veste est imprimée d'un motif qui ne correspond à rien d'autre dans la collection. Le fil de couture est d'une couleur légèrement décalée, assez pour qu'on se demande si c'est intentionnel.
C'est intentionnel.
Virage : du collectif à la structure
En 2012, le groupe italien Investcorp prend une participation majoritaire dans Acne Studios. Certains observateurs prédisent une dilution, une perte d'identité. Ce qui arrive est plus intéressant : Johansson reste directeur artistique, garde le contrôle créatif, mais bénéficie d'une infrastructure qui permet à la marque de se déployer. Nouvelles boutiques, nouvelles catégories de produits, collaborations stratégiques.
Le risque, dans ce genre de transition, c'est de devenir générique. Acne Studios évite ce piège en maintenant une cohérence formelle stricte. Les boutiques, conçues par le studio britannique Jonny Johansson (aucun lien de parenté), partagent un vocabulaire visuel : béton brut, acier brossé, éclairage froid. Pas de bois chaleureux, pas de velours, pas de tentative de séduire par le confort. L'espace est presque clinique, ce qui met les vêtements en évidence sans les romantiser.
Les collections suivent la même logique. Johansson refuse l'escalade. Pas de paillettes, pas de plumes, pas de robes de soirée qui n'ont rien à voir avec le reste de la ligne. Chaque saison explore une variation sur le même thème : comment construire un vestiaire contemporain qui ne crie pas son appartenance à une tribu.
Collaborations : le choix du partenaire
Acne Studios a collaboré avec plusieurs marques au fil des ans — Fjällräven, Mulberry, Starter — mais Johansson choisit ses partenaires avec soin. Pas de collaborations avec des géants du sportswear, pas de capsules avec des plateformes de streetwear hypées. Les projets qu'il accepte ont un point commun : ils permettent d'explorer une facture, un savoir-faire spécifique.
La collaboration avec Fjällräven, par exemple, donne accès aux techniques de construction de vêtements d'extérieur suédois — coutures scellées, tissus G-1000 — que Johansson détourne pour créer des pièces urbaines. Avec Mulberry, c'est la maroquinerie anglaise, le cuir pleine fleur travaillé à la main, qui devient le terrain de jeu. Chaque collaboration est une occasion d'apprendre, pas de vendre.
Maintenant : la question du prochain chapitre
Johansson a 52 ans. Il dirige Acne Studios depuis vingt-huit ans, une longévité exceptionnelle dans un secteur où les directeurs artistiques changent de maison tous les cinq ans. La question que beaucoup se posent — et que personne ne pose directement — est celle de la succession. Que devient Acne Studios sans Johansson ?
La réponse, pour l'instant, est hypothétique. Johansson ne montre aucun signe de fatigue créative. Les collections continuent d'évoluer, lentement, sans rupture brutale. La saison automne-hiver 2024, présentée en janvier à Paris, introduit des proportions plus amples, des manteaux qui tombent jusqu'aux chevilles, des pulls qui engloutissent le torse. C'est une direction nouvelle, mais pas une révolution. Le vocabulaire reste le même : construction visible, détail décalé, palette sobre.
Ce qui est remarquable, c'est que Johansson n'a jamais essayé de se vendre comme un génie visionnaire. Pas de déclarations grandiloquentes sur l'avenir de la mode, pas de manifestes publiés dans des revues théoriques. Il parle de son travail en termes techniques : le poids d'un tissu, l'angle d'une couture, la manière dont un col doit être pressé pour garder sa forme.
L'objet avant le discours
Dans un entretien accordé à System en 2019, Johansson explique que son approche consiste à "laisser les vêtements parler". C'est une formule qui pourrait sembler creuse, mais qui décrit assez bien sa méthode. Pas de storytelling élaboré, pas de mood boards remplis de références culturelles obscures. Juste l'objet, sa construction, sa présence physique.
On peut trouver cela limitatif. On peut aussi y voir une forme de rigueur qui manque ailleurs. Dans un secteur saturé de récits, de collaborations spectaculaires, de défilés conçus comme des événements médiatiques, Acne Studios propose quelque chose de plus modeste : des vêtements bien faits, légèrement étranges, qui ne prétendent pas changer le monde.
Johansson ajuste encore la veste en cuir. Le col tombe maintenant comme il faut. Il hoche la tête, passe à la pièce suivante. Pas de célébration, pas de pause. Le travail continue, une couture à la fois.


