Livraison internationale offerte dès €300.
Bonjour Soir

## Chanel et l'héritage contesté du tailleur

Aaliyah Diallo··3 min

Chanel et l'héritage contesté du tailleur

Le tailleur revient, mais pas celui que Chanel a inventé. La silhouette qui s'impose pour l'automne 2025 — épaule naturelle, veste cintrée sous la poitrine, jupe ou pantalon taille mi-haute — ressemble moins à la proposition de Gabrielle Coco Chanel en 1925 qu'à ce que Phoebe Philo faisait chez Céline en 2016, ou ce que Lemaire propose depuis trois saisons. C'est une distinction qui compte, surtout quand Chanel elle-même semble chercher sa place dans une conversation qu'elle a théoriquement commencée.

La collection automne-hiver 2025 de Chanel, présentée en mars au Grand Palais, proposait ce qu'on attend : tweed bouclé, chaînes dorées, pochettes matelassées portées en bandoulière. Virginie Viard a envoyé des tailleurs aux proportions classiques — veste légèrement oversized, jupe crayon sous le genou — dans des couleurs automnales sages. Rien de radical. Rien de faux non plus. Mais à côté, Hermès montrait des vestes en cuir grainé avec des épaules qui tombaient juste où l'os se termine, portées sur des pantalons en laine peignée si bien coupés qu'on oubliait de les regarder. Et deux semaines plus tard, The Row présentait des tailleurs en cachemire double-face, sans doublure visible, construits comme des manteaux mais portés comme des vestes. Pas de tweed. Pas de chaînes. Juste la coupe.

Ce qui différencie ces trois maisons, ce n'est pas le prix — un tailleur Chanel commence autour de $8,000, un ensemble The Row autour de $6,500, un tailleur Hermès facilement à $12,000. C'est le regard. Chanel vend l'idée du tailleur, l'héritage, le signifiant social. The Row vend la construction, le poids du tissu contre l'épaule, le fait que personne d'autre dans la pièce ne saura d'où ça vient. Hermès vend le savoir-faire, oui, mais aussi une forme de discrétion qui frise l'austérité. Trois propositions. Trois façons de se tenir dans une pièce.

Le problème pour Chanel n'est pas que la maison a perdu son identité. C'est qu'elle en a trop. Chaque collection répète les mêmes codes — tweed, chaînes, perles, camélia — sans les remettre en question. Viard, qui a pris la direction artistique après la mort de Karl Lagerfeld en 2019, a choisi la continuité plutôt que la rupture. On peut respecter ce choix. Mais la continuité suppose qu'on sait encore pourquoi on continue.

Hermès, en comparaison, ne cite jamais son propre héritage de façon aussi littérale. Nadège Vanhee-Cybulski, directrice artistique depuis 2014, construit des vêtements qui portent la mémoire du cuir et de la selle sans jamais la nommer. Un blouson en veau plongé coupé comme une veste de smoking. Un pantalon à pont en flanelle de laine. Ce sont des pièces qui viennent de quelque part, mais elles ne l'annoncent pas. Elles le portent.

The Row, fondée par Mary-Kate et Ashley Olsen en 2006, n'a pas d'héritage à défendre, et c'est peut-être son avantage. La marque peut se permettre de faire un tailleur en lin lavé sans références, sans clins d'œil, sans justification historique. C'est du vêtement pur — matière, coupe, ajustement. Si ça tient, ça reste. Si ça ne tient pas, on passe à autre chose.

Ce qui rend cette comparaison intéressante, c'est que toutes les trois s'adressent à la même cliente. Pas la même démographie — Chanel attire encore une clientèle plus jeune, plus visible sur les réseaux sociaux, plus attachée aux logos. Mais la femme qui achète un tailleur à cinq chiffres en 2025, peu importe où elle le trouve, cherche la même chose : un vêtement qui ne demande rien, qui ne crie pas, qui fait le travail. Elle veut pouvoir le porter dans dix ans. Elle veut que ça tienne.

La question n'est pas de savoir quelle maison fait le meilleur tailleur. C'est de savoir quel tailleur correspond au moment. Et en ce moment, le vêtement gagne quand il se fait oublier — quand il laisse la personne exister sans interférence. Chanel a inventé cette idée il y a un siècle. Mais inventer quelque chose ne garantit pas qu'on sache encore comment le faire.

Porter un tailleur cette saison, c'est choisir entre être vue et être regardée — et savoir que ce n'est pas du tout la même chose.

Lire et acheter · Chanel