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## La Sicilienne contre les milanaises

Isabella Ferrari··3 min

La Sicilienne contre les milanaises

Dolce & Gabbana fait du corset depuis vingt-cinq ans. Pas le corset-citation, pas le bustier déguisé — le vrai, celui qui structure l'épaule et comprime la taille avec l'autorité d'une couturière de Catane qui refuse de négocier. Ce printemps, tout le monde en fait. La différence tient à ce que les autres maisons ont dû apprendre.

Prada SS24 présentait un corset en nylon technique noir, épaules tombantes, lacets apparents mais fonctionnellement inutiles. Beau dans son idée — l'austérité sportive rencontre la contrainte historique — mais porté sur un pantalon cargo taille basse, il devenait commentaire plutôt que conviction. Miuccia Prada sait coudre un corset. Elle choisit de ne pas le faire sérieusement, et ça se voit dans la doublure : du coton industriel là où il faudrait du coutil. Le vêtement parle de la silhouette structurée sans l'habiter.

Versace, pour sa part, a envoyé des corsets en cuir verni lors de sa collection automne 2024, portés directement sur la peau avec des jupes fendues jusqu'à mi-cuisse. Donatella comprend la provocation, elle en a écrit le manuel dans les années 90. Mais ses corsets récents manquent d'os — littéralement. Ils s'affaissent sous le poids du métal de la boucle. Quand Naomi Campbell ferme un défilé Versace en corset, elle le porte comme un accessoire qui demande à être retiré dès la sortie du podium. Quand Monica Bellucci ouvre un défilé Dolce & Gabbana dans le même registre, le corset fait partie de son squelette.

La différence est technique avant d'être esthétique. Dolce & Gabbana travaille avec un atelier à Côme qui découpe encore les baleines en acier à la main, ajuste la tension baleine par baleine selon la courbe exacte du buste. Leurs corsets de cette saison — ceux en brocart noir présentés en septembre — utilisent entre douze et seize baleines spiralées. Le textile est un jacquard de soie et viscose tissé sur commande, suffisamment dense pour supporter la tension sans plisser. Vous pouvez le porter huit heures. Vous pouvez vous asseoir. Ce sont des détails qui n'apparaissent dans aucun communiqué de presse, mais toute femme qui a essayé un corset mal construit les reconnaît immédiatement.

Versace et Prada utilisent le corset comme un marqueur de saison, un signal envoyé vers les acheteuses qu'il est temps de reconsidérer la taille. Dolce & Gabbana le propose comme une grammaire permanente. Leur collection automne 2024 comptait dix-sept silhouettes différentes construites autour du corset — pas toutes portées en pièce extérieure, certaines intégrées sous une veste en laine, d'autres cousues dans la doublure d'un manteau. C'est une approche de tailleur, pas de styliste.

Le risque, bien sûr, c'est que Dolce & Gabbana finisse par ressembler à une maison qui ne sait faire qu'une seule chose. Les critiques l'ont dit pendant des années, souvent avec raison. Mais quand tout le monde copie cette chose, la question devient : est-ce une limite ou une maîtrise ?

La réponse se lit dans les prix du marché secondaire. Un corset Dolce & Gabbana de 2019 — celui en dentelle noire de Calais avec œillets dorés — se vend aujourd'hui entre 800 € et 1 200 € sur Vestiaire Collective, soit 60 % de son prix de lancement. Les corsets Versace et Prada de la même période perdent 75 % de leur valeur dès la deuxième saison. Ce n'est pas une question de désirabilité initiale. C'est une question de durabilité structurelle. Les acheteuses savent qu'un corset Dolce peut être porté, rangé, ressorti cinq ans plus tard sans que les baleines aient bougé d'un millimètre. Les autres deviennent des costumes.

Miuccia Prada et Donatella Versace construisent des collections autour d'idées. Domenico Dolce et Stefano Gabbana construisent des collections autour de patrons. Ce n'est ni mieux ni pire — ce sont deux métiers différents qui portent le même nom. Mais quand la mode redécouvre le corset tous les cinq ans, seule une de ces approches survit au cycle.

Porter un corset structuré pour les douze prochains mois signifie accepter que le vêtement dicte la posture, pas l'inverse — et choisir une maison qui sait construire cette contrainte pour qu'elle tienne la journée.

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