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## L'épaule Chanel se reconstruit

Keiko Tanaka··3 min

L'épaule Chanel se reconstruit

Chanel a déplacé la couture de l'épaule. Depuis le défilé automne-hiver 2024, la ligne du blazer classique — celle qui tombe droit depuis le col jusqu'au buste — s'interrompt maintenant à mi-chemin. L'épaule est devenue une charnière visible. On voit la construction : une couture horizontale traverse le haut de la manche, créant un segment distinct entre le col et le bras. Ce n'est pas une épaulette des années quatre-vingt. C'est une articulation.

Le changement est technique avant d'être esthétique. Dans la collection printemps-été 2025, présentée en octobre dernier au Grand Palais, chaque veste de tailleur montrait cette même interruption structurelle. La couture d'épaule tombait deux centimètres plus bas que la ligne naturelle, créant un léger affaissement contrôlé — pas un tombé mou, mais une cassure nette. Le tweed gardait sa rigidité partout sauf à cet endroit précis. L'effet : une silhouette qui reconnaît le poids du vêtement au lieu de le dissimuler.

Cette épaule articulée revient dans trois formats. D'abord, le blazer court à taille haute, coupé juste sous le sternum, où la couture d'épaule accentue la proportion entre buste et jambe. Ensuite, la veste longue en tweed bouclé, portée ouverte, où l'épaule basse permet au col de rouler légèrement vers l'arrière. Enfin, le manteau droit mi-mollet, où la même construction donne du mouvement à une pièce autrement statique. Chaque version utilise la couture comme pivot.

La maison n'invente pas cette technique. Rei Kawakubo chez Comme des Garçons a passé quarante ans à déconstruire l'épaule — la déplacer, la gonfler, la supprimer. Mais Chanel ne déconstruit pas. La maison déplace une ligne de deux centimètres et maintient tout le reste intact : la chaîne dorée à l'ourlet, le bouton sigle, la doublure en soie imprimée. L'épaule devient le seul endroit où le vêtement admet qu'il est assemblé.

Dans la collection croisière 2025, montrée à Marseille en mai, cette épaule s'est étendue aux pièces en jersey et en denim. Un cardigan en maille fine portait la même couture horizontale, cousue en fil contrastant pour qu'on la remarque. Une veste en jean blanc cassé reprenait la ligne, cette fois avec une surpiqûre double. Le geste technique devenait un marqueur visuel : voici où commence le bras, voici comment le vêtement tient.

Ce qui change, c'est la relation entre le corps et le tweed. Pendant des décennies, le tailleur Chanel a fonctionné comme une armure souple — rigide mais confortable, structuré mais mobile. L'épaule nouvelle introduit une fragilité calculée. Elle montre la jonction. Elle dit : ce vêtement est fait de morceaux, et les morceaux se rencontrent ici. C'est une transparence de construction, pas de matériau.

La collection automne-hiver 2025, présentée en mars au Grand Palais éphémère, a poussé cette logique jusqu'au manteau. Un trench en gabardine beige portait la couture d'épaule basse, mais avec un empiècement supplémentaire : une pièce de tissu triangulaire insérée entre le col et la manche, créant un volume asymétrique d'un seul côté. Le manteau gardait sa forme classique — ceinture nouée, double boutonnage — mais l'épaule gauche se soulevait de trois centimètres. Porté, il créait un déséquilibre discret. Pas une déformation, une variation.

Ce que Chanel construit, c'est une grammaire de l'assemblage. Chaque couture devient un mot. L'épaule est la phrase la plus courte : sujet, verbe. Corps, vêtement. La jonction ne disparaît plus sous la doublure. Elle reste visible, cousue en fil de soie ton sur ton ou contrastant selon la pièce. On voit comment le blazer tient debout. On comprend que la manche n'est pas une extension naturelle du buste mais une pièce ajoutée, avec sa propre logique.

Dans les ateliers rue Cambon, cette épaule demande un patron en cinq pièces au lieu de trois. La manche se divise en deux segments : haut et bas. Le corsage intègre un empiècement d'épaule séparé. Chaque couture est cousue à la main, puis pressée à la vapeur pour aplatir les surplus sans écraser le tweed. Le résultat : une ligne nette qui traverse l'épaule comme une couture de soulier traverse l'empeigne. Visible, nécessaire, précise.

La silhouette qui en résulte n'est ni large ni étroite. Elle est segmentée. Le corps se divise en zones — col, épaule, buste, manche — et chaque zone garde son autonomie. C'est une architecture où les joints comptent autant que les surfaces. Chanel ne cache plus la construction. La maison l'utilise comme ornement.

Porter cette épaule pour les douze prochains mois, c'est accepter que le vêtement montre son travail — que la couture soit un détail aussi important que le tweed lui-même.

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