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## L'épaule Jacquemus s'élargit — et se structure

Isabella Ferrari··3 min

L'épaule Jacquemus s'élargit — et se structure

Jacquemus construit une épaule plus large, plus nette, plus affirmée qu'elle ne l'a été depuis au moins 2019. Les blazers de la collection Le Bleu — présentée en juin dernier — arrivent avec une ligne d'épaule qui dépasse l'os de deux centimètres, parfois trois. Pas de padding eighties, pas de Joan Crawford. Juste une structure qui arrête le tombé du tissu avant qu'il ne fonde dans le bras. C'est une correction mineure en apparence. En pratique, ça change tout le rapport entre le vêtement et le corps.

La maison a passé la décennie précédente à jouer avec l'épaule tombante, le col qui glisse, la bretelle qui ne tient pas. Le Jacquemus silhouette — celui des premiers défilés dans les champs de lavande, celui des mini-sacs et des robes coupées en biais — reposait sur une mollesse calculée. Les épaules étaient là pour fondre. Les vestes étaient courtes, cintrées, mais jamais rigides. Même les tailored pieces gardaient une souplesse de chemise.

Ce qui se passe maintenant, c'est une inversion. Pas un virage — Jacquemus ne fait jamais de virage — mais une inflexion lente, visible depuis trois saisons.

Trois collections, trois ajustements

Le Raphia, printemps-été 2025, montrait déjà des blazers en lin avec une épaule légèrement élargie, portés sur des crop tops et des pantalons taille haute. L'effet était encore estival, presque sportif. Mais la ligne était là. Une horizontale franche entre le cou et le bras, au lieu de la courbe douce qu'on attendait.

Le Bleu, donc, pousse plus loin. Les vestes sont en laine peignée, en gabardine, en coton sergé. Les épaules ne tombent plus du tout. Certaines pièces — un blazer croisé bleu Klein, une veste de tailleur blanc cassé — ont une construction proche de celle d'un atelier parisien classique. Pas Dior Bar, pas non plus Mugler. Plutôt une rigueur Céline circa 2012, mais avec la taille raccourcie, les manches trois-quarts, les détails qui signent Jacquemus.

Et puis il y a Le Jardin, automne-hiver 2025, où l'épaule devient franchement architecturale. Un manteau en laine beige, présenté en ouverture, avait une ligne d'épaule si nette qu'elle semblait tracée à la règle. Porté sur un pantalon cigarette et des mules à talon bloc, l'ensemble donnait une verticalité qu'on n'avait jamais vue chez Jacquemus. Le mannequin marchait comme si elle portait une armure légère.

Pourquoi maintenant

Il y a une explication industrielle. Jacquemus produit maintenant plus de tailoring qu'il y a cinq ans — les vestes, les pantalons, les manteaux représentent une part croissante du chiffre d'affaires, selon les chiffres relayés par Business of Fashion en septembre dernier. Le prêt-à-porter structuré se vend mieux que les robes fluides en ce moment, surtout sur les marchés asiatiques où la maison pousse fort. Une épaule construite, c'est aussi une épaule qui voyage mieux, qui se plie moins, qui arrive en boutique dans l'état voulu.

Mais il y a aussi une logique esthétique. L'épaule tombante, c'est une silhouette qui demande un certain type de corps — mince, jeune, capable de porter du tissu qui glisse sans que ça lise comme négligé. L'épaule structurée, elle, fonctionne sur plus de morphologies. Elle crée la ligne au lieu de la suivre. C'est une démocratisation discrète, jamais annoncée comme telle.

Et puis il y a le contexte. En 2026, presque toutes les maisons parisiennes font de l'épaule large — Saint Laurent, Celine, Dior, même The Row à New York. Jacquemus arrive après, mais avec son propre vocabulaire. Là où les autres font du power dressing ou du néo-eighties, Jacquemus fait de la structure méditerranéenne. L'épaule est là, mais le reste du vêtement reste court, ajusté, souvent asymétrique. Une veste peut avoir une épaule de tailleur et s'arrêter au-dessus du nombril. Un manteau peut être cintré à la taille et porter une épaule de redingote.

Ce que ça veut dire de le porter

Porter une épaule Jacquemus en 2026, c'est accepter que la silhouette ne soit plus une question de mollesse. C'est acheter une veste qui ne se porte pas comme un cardigan. C'est comprendre que l'épaule va dépasser de deux centimètres, et que c'est exactement ce qu'elle doit faire. C'est aussi parier que cette ligne-là — nette, construite, mais jamais lourde — va tenir plus longtemps que les variations saisonnières habituelles.

La maison construit ses épaules comme elle a construit ses sacs : lentement, en ajustant les proportions jusqu'à ce qu'elles deviennent évidentes. Dans douze mois, on ne dira plus que Jacquemus fait de l'épaule large — on dira juste que c'est comme ça que Jacquemus coupe une veste.