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## Trois pièces chez Loewe, une lecture du moment

Keiko Tanaka··4 min

Trois pièces chez Loewe, une lecture du moment

Loewe présente cette saison trois objets qui ne se ressemblent pas mais qui partagent une même intention : rendre le vêtement capable de porter du sens sans le crier. Un pantalon de costume à pinces, taille moyenne, coupé dans une laine fine qui tombe droit sur le pied. Une veste-chemise en cuir souple, sans structure aux épaules, qui se porte comme une seconde peau. Un sac rigide de forme architecturale, dont les angles sont adoucis par un traitement manuel du cuir. Pas de logo visible. Pas de référence immédiate à un héritage de maison. Ce sont des pièces qui demandent qu'on les regarde deux fois.

Jonathan Anderson dirige Loewe depuis 2013. Onze ans plus tard, il ne construit plus une identité — il la décline. Ce qui change, c'est le degré de retenue. La collection automne-hiver 2024 marque un retour à la simplicité formelle, mais une simplicité qui coûte cher à produire. Le pantalon à pinces est un exemple. La coupe est classique, presque banale, mais le tombé est obtenu par un choix de matière et un travail de construction invisibles. La pince n'est pas décorative. Elle structure le volume à la taille sans ajouter de rigidité au genou. C'est un détail technique qui devient un parti pris esthétique.

La veste-chemise en cuir suit la même logique. Elle ressemble à une chemise, se ferme comme une chemise, mais le poids du cuir change tout. Le col ne se tient pas de la même manière. Les épaules tombent naturellement, sans épaulette, ce qui donne à la silhouette une ligne douce. Loewe a toujours travaillé le cuir — c'est l'ADN historique de la maison, fondée en 1846 comme atelier de maroquinerie — mais ici, le cuir n'est pas traité comme un matériau noble qu'on expose. Il est intégré dans une forme de vestiaire quotidien. On pourrait la porter avec le pantalon à pinces. On pourrait aussi la porter avec un jean brut. C'est cette polyvalence qui intéresse Anderson.

Le sac rigide, lui, rompt avec la tendance du sac mou qui a dominé les trois dernières saisons. Bottega Veneta a popularisé le Jodie, un hobo en cuir nappa plissé, en 2019. Depuis, presque toutes les maisons ont proposé des variations sur le sac souple : The Row avec le Margaux, Khaite avec le Lotus, Saint Laurent avec le Icare. Loewe a participé à cette vague avec le Flamenco, mais la collection actuelle propose un retour à la structure. Le nouveau sac — pas encore nommé officiellement dans les communications de la maison — mesure environ 25 centimètres de large, possède une base plate et des côtés qui montent en angle droit avant de s'arrondir au sommet. La poignée est unique, centrale, en cuir tressé. C'est un objet qui se tient debout sur une table.

Cette évolution n'est pas isolée. Hermès n'a jamais quitté le sac structuré — le Kelly et le Birkin restent des références de forme rigide — mais d'autres maisons reviennent à cette approche. Lors de la Fashion Week de Paris en mars 2024, Chloé a présenté sous la direction de Chemena Kamali des sacs à cadre métallique qui rappellent les archives des années 70. Ferragamo, avec Maximilian Davis, a montré des top-handle bags en cuir laqué avec une base géométrique. Ce n'est pas un hasard. Le sac structuré demande une posture différente. On ne le porte pas négligemment sur l'épaule. On le tient à la main, ou on le cale au creux du bras. C'est un geste plus formel, qui change la manière de se tenir dans l'espace.

Ces trois pièces — pantalon, veste-chemise, sac — ne forment pas un uniforme. Elles ne sont pas pensées pour être portées ensemble dans un look total. Mais elles dessinent un territoire commun : celui du vêtement et de l'accessoire qui ne cherchent pas à séduire au premier regard, mais qui gagnent en présence avec le temps. C'est une approche qui s'oppose à la logique du drop et du buzz immédiat. Loewe ne travaille pas dans l'urgence. La maison produit des objets qui demandent qu'on les garde, qu'on les répare, qu'on les transmette.

Anderson a déclaré dans une interview pour System Magazine en 2023 qu'il ne croyait plus à la notion de « nouvelle silhouette » à chaque saison. Ce qui l'intéresse, c'est la variation subtile, le déplacement de ligne, le changement de proportion. Le pantalon à pinces n'est pas nouveau. La veste-chemise en cuir existe depuis des décennies. Le sac structuré est une forme classique. Mais le contexte change leur lecture. Après trois ans de vêtements oversized, de silhouettes déstructurées et de confort affiché, ces pièces proposent un retour à la tenue, au sens littéral : quelque chose qui se tient, qui tient le corps, qui demande qu'on se tienne.

Ce que cela signifie pour les douze prochains mois : s'habiller redevient un acte de composition, pas seulement de confort.