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## Trois pièces, une lecture

Isabella Ferrari··3 min

Trois pièces, une lecture

Chanel a passé la saison à réintroduire le tailleur jupe — pas le costume-pantalon qui domine depuis quatre ans, pas la veste seule portée sur jean, mais le deux-pièces historique avec jupe au genou. Trois collections successives l'ont montré sous des angles différents, et ce qui semblait d'abord un coup d'archive commence à ressembler à une position.

Automne-Hiver 2024 a ouvert avec une jupe crayon en tweed chiné, portée sous une veste cintrée à quatre poches. La coupe était droite, la taille naturelle, le tombé rigide. Pas de jersey stretch, pas de ceinture élastiquée — du tweed monté sur doublure en soie et fermé par un crochet invisible. Le genre de jupe qui exige qu'on s'assoie avec intention. Virginie Viard l'a fait défiler sur un escarpin bas, pas sur une basket, et l'a répété en six coloris différents sur le même patron. Ce n'était pas une variation. C'était une grammaire.

Printemps-Été 2025 a suivi avec une version plus souple : jupe plissée en crêpe de laine léger, montée sur la même veste mais raccourcie de trois centimètres. Le plissé tenait sans repassage — technique Lognon, sous-traitée comme toujours mais spécifiée dans les notes de collection. La jupe bougeait différemment. Elle autorisait une foulée plus large, un geste moins mesuré. Viard a ajouté une ceinture chaîne dorée portée basse sur les hanches, et soudain le tailleur cessait de citer 1963 pour commencer à ressembler à quelque chose qu'on pourrait porter en juin sans ironie.

La collection Croisière 2025, présentée à Marseille en mai dernier, a clôturé la séquence avec une jupe en denim brut — toujours au genou, toujours montée sur la même base de patron — portée sous une veste en tweed bouclé blanc cassé. Le denim était raide, presque cartonné, coupé dans un sergé de 14 onces qu'on associe d'ordinaire au workwear américain. Chanel l'a doublé en popeline de coton et lui a donné la même finition invisible que le tweed d'octobre. Résultat : une jupe qui lit comme du denim mais se comporte comme du tailleur. Une pièce qui joue sur deux registres sans en résoudre aucun, et c'est précisément ce qui la rend portable.

Ce qui se passe ici n'est pas un retour. C'est une mise au point. Viard ne reconstitue pas le vestiaire Chanel des années soixante — elle en isole un élément (la jupe structurée, la taille marquée, le genou couvert) et le fait passer par trois matières, trois contextes, trois modes de port. Le tweed chiné pour le bureau. Le plissé pour le déjeuner. Le denim pour le week-end, si tant est qu'on ait encore des week-ends qui nécessitent une veste.

Les trois jupes partagent la même construction : ceinture montée, fermeture latérale invisible, doublure en soie ou coton selon la saison, tombé droit sans évasement. Pas de fente — ces jupes ne sont pas conçues pour qu'on coure dedans. Elles demandent un certain type de mobilité, un certain type de journée. Elles supposent qu'on va s'asseoir, se lever, traverser une pièce, mais pas monter un escalier quatre à quatre ni courir après un bus. C'est une proposition sur le rythme, pas seulement sur la silhouette.

La question n'est pas de savoir si le tailleur jupe va « revenir » — il ne reviendra pas dans les mêmes termes qu'avant, parce que les bureaux ne fonctionnent plus pareil et que personne ne porte plus de collants opaques cinq jours par semaine. La question est de savoir si une jupe au genou, structurée, portée avec une veste courte, peut encore signifier quelque chose en 2025. Chanel parie que oui, à condition de la faire en denim, de la porter avec un escarpin plat, et de ne jamais prétendre qu'elle est pratique.

Les trois pièces sont en vente depuis octobre. Les premières retouches ont commencé en novembre — principalement des raccourcissements de deux à trois centimètres, ce qui ramène la jupe juste au-dessus du genou et change complètement la ligne. Les clientes demandent aussi à retirer la doublure des versions en tweed léger, ce que l'atelier accepte à contrecœur. Une fois la doublure retirée, le tweed perd sa tenue et commence à se comporter comme du jersey. Ce n'est plus tout à fait un tailleur Chanel. Mais c'est peut-être exactement ce qu'il faut pour que ça marche.

Porter une jupe structurée au genou pour les douze prochains mois, c'est accepter qu'on ne peut pas tout faire dedans — et décider que ça vaut quand même le coup.

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